Histoire de vie

Histoire de vie : mini-biographie du grand Coluche

Si je vous dis : c’est l’histoire d’un mec en salopette rayée et tee-shirt jaune, un mec grossier mais jamais vulgaire comme il aimait à se définir, qui a fait rire une partie de la France dans les années 1970. Vous voyez à qui je fais allusion ? Un peu ? Pas du tout ? Alors, lisez ce portrait pour découvrir quelques facettes de cet artiste comique majeur du XXe siècle dont le nom est régulièrement cité lorsqu’on interroge les Français sur les personnalités ayant marqué l’histoire de leur pays.

Une enfance mouvementée

Michel Colucci, qui se fera connaître plus tard sous le nom de Coluche, voit le jour le 28 octobre 1944, à Paris dans le 14e arrondissement. Il a trois ans lorsque son père décède. Sa mère se retrouve alors seule avec ses deux enfants et pour faire vivre la famille, elle déménage dans un quartier plus pauvre où elle cumule plusieurs emplois pour un maigre salaire.

C’est dans ce contexte de privations que Michel commence sa scolarité. Élève intelligent mais rebelle, il n’apprend pas ses leçons, fréquente les bagarreurs et se retrouve très souvent puni pour avoir répondu à ses professeurs dont il ne supporte pas l’autorité. À l’adolescence, il fait les quatre cents coups, n’hésite pas à mentir à sa mère et malgré tous les efforts de celle-ci pour maintenir une certaine apparence de classe plus élevée, il cherche constamment à ressembler aux jeunes de son quartier. Il adopte leur tenue, leur langage. Puis très vite, il arrête l’école après avoir volontairement, selon ses dires, échoué au certificat d’études.

Il passe alors ses journées à écouter des disques et décide de se lancer dans le monde de la musique. En autodidacte doué, il apprend la guitare puis se rapproche du monde des cabarets. Dans l’un d’eux, il décroche un emploi comme présentateur de numéros et serveur. C’est à ce moment-là, tandis que dans la rue les étudiants se rebellent et que volent les pavés de mai 1968, qu’il rencontre Romain Bouteille. Même s’il ne le sait pas encore, cet humoriste va changer le cours de sa vie.

Première scène

Très vite, Romain voit en Coluche un artiste prometteur et décide le prendre sous son aile. Il lui propose de s’associer avec d’autres acteurs débutants pour acheter ensemble un local et construire leur propre théâtre. C’est la naissance du Café de la Gare ; une scène sur laquelle se produit une dizaine de jeunes comiques, dont beaucoup deviendront célèbres par la suite. Chaque soir, ils se donnent la réplique et amusent la jeunesse parisienne. Rapidement, le café se remplit de monde, le succès est au rendez-vous car les prix sont abordables et les jeunes en colère sont ravis de retrouver les idées contestataires du moment exprimées sur une scène.

 Lors des représentations, le travail d’interprétation de Michel Colucci ne passe pas inaperçu et toute la salle éclate de rire en l’entendant bafouiller et chercher ses répliques. Bien souvent, il arrive sur scène sans avoir appris ses textes, comme lorsqu’il était écolier, et il finit donc immanquablement par bafouiller. Quand il se rend compte que cela plaît au public, il décide d’exagérer ses trous de mémoire et de jouer, jusqu’à le rendre absurde et risible, ce personnage de l’acteur incapable de retrouver son texte malgré ses partenaires qui le lui soufflent. Petit à petit, encouragé par Romain Bouteille, Michel prend de plus en plus de place sur scène, il fait durer ses improvisations de plus en plus longtemps et développe ses personnages. Il crée son propre style basé sur l’autodérision.

Malheureusement, des disputes éclatent de plus en plus souvent au sein de la troupe car il n’hésite pas à voler les bonnes répliques des autres comédiens pour les reprendre à son compte. De plus, son penchant pour l’alcool finit par lui jouer des tours et à la suite d’une dispute plus violente que les autres, il quitte la troupe. Ce départ marque le début de sa carrière solo.

troupe de comédiens devant le café de la gare

Le premier « Café de la Gare »© radio-france

Comment Michel devient Coluche

Avant de se lancer seul sur scène, Michel décide de travailler son apparence et de créer un personnage unique, reconnaissable entre mille. Grand admirateur de Raymond Devos, il décide de prendre 20 kg parce qu’« avec un tel ventre on peut tout se permettre et tout rebondit », comme il dit.

 Pour le costume, il opte pour une salopette rayée et un tee-shirt jaune qu’il portera à chacune de ses apparitions publiques. Cette tenue, achetée aux puces de Saint-Ouen sur le stand d’un certain Gérard Lanvin alors vendeur de vêtements américains, il ne la choisit pas au hasard. Pour plaisanter, il aime dire qu’« un petit gros frisé à lunettes est moins ridicule habillé ainsi qu’en costard ». En vérité, grâce à ce costume clownesque, il espère adoucir les propos parfois très durs qu’il peut tenir dans ses sketches.

 Afin d’atteindre ce but, il travaille également sa gestuelle. Il n’hésite pas à utiliser des gestes poupins, à exagérer et reproduire des déhanchés très féminins pour qu’on lui pardonne sa grossièreté et la méchanceté de ses propos.

Maintenant qu’il a tout construit : le physique, la tenue, les gestes, il lui reste à trouver un nom facile à retenir. Ce sera Coluche. C’est ainsi qu’il se présente pour jouer son premier sketch intitulé « c’est l’histoire d’un mec » au début des années 1970. Ce sketch, Coluche est loin d’imaginer alors qu’on s’en souviendra encore au XXIe siècle !

photo de Coluche avec son tee-shirt jaune et sa salopette rayée

La recette du succès

Cette réussite soudaine, Coluche ne la doit pas seulement au travail qu’il réalise autour de son personnage. D’autres éléments sont à prendre en compte.

 D’une part, la langue employée alors par Coluche est importante. Alors que les médias des années 1970/1980 ont pour habitude d’utiliser une langue standard, très préparée, Coluche, lui, fait le choix de s’exprimer avec une langue spontanée, celle utilisée quotidiennement par les gens du peuple, par le milieu dans lequel il a grandi. Pour les milieux intellectuels il est tout simplement vulgaire mais pour les ouvriers, il parle vrai. Ils se reconnaissent dans ses personnages et apprécient ses sketches. Il a également l’intelligence de se servir de ces mots simples pour aborder des concepts difficiles, de philosophie et de réflexion sur l’être humain. Il résume par exemple la pensée de Freud avec cette phrase courte et accessible à tous : « le monde aurait deux problèmes d’importance, le cul et le fric. »

            D’autre part, il doit son succès à la façon qu’il a d’incarner sur scène son propre personnage et de se moquer de lui-même. Pour lui, nous sommes tous nuls, idiots, lui y compris. À chaque représentation, il met en scène cette bêtise. Le fait d’accepter ainsi sa propre nullité l’autorise à rire de tout le monde avec tous. D’ailleurs lorsque certains lui font remarquer que tout ne peut pas le faire rire, il répond que si, que c’est un choix qu’il a fait très tôt parce que pleurer de tout était trop fatigant et s’en foutre de tout ne lui plaisait pas. 

Son penchant pour la dérision et sa façon de traiter des thèmes sociaux de l’époque, tels que le racisme ou la violence, vont donner à la carrière de Coluche un tournant inattendu au début des années 1980.

Changement de cap

Lorsqu’arrive la période de campagne des élections présidentielles de 1981, le succès de Coluche bat son plein. Comme à son habitude, il décide de provoquer le pouvoir politique et annonce en blaguant sa candidature à cette élection. Il a dans l’idée de casser le discours condescendant des politiques et de montrer que les minorités ne sont pas rien, que leurs voix comptent et qu’elles doivent être prises en compte. Très vite, il est invité à la télévision, à la radio. On parle de sa candidature dans tous les médias. Son discours et son attitude commencent à plaire au peuple, il devient le symbole d’une certaine liberté de parole puis grimpe peu à peu dans les sondages. Arrive alors le moment où un sondage réalisé par le journal Le Nouvel Obs le crédite de 27 % d’intention de vote au premier tour ! Le succès lui monte à la tête et les événements le dépassent. Désormais, il se sent investi d’une véritable mission. De la blague on passe à une véritable entrée en campagne qui commence à agiter et inquiéter les différents partis politiques. Coluche fait alors l’objet d’intimidations. Finalement peu avant le premier tour, effrayé par les menaces de mort qu’il reçoit, il renonce à chercher les 500 signatures nécessaires pour valider sa participation aux élections.

 Cet événement constitue pour lui le point de départ d’une période plus noire et difficile de sa vie : il divorce, perd deux amis en l’espace de quelques mois puis sombre peu à peu dans la dépression et l’alcool. Il abandonne la politique et la scène pour se consacrer au cinéma.

Aussi bon acteur que comique, le succès est encore une fois au rendez-vous. Il reçoit même un César du meilleur acteur en 1984 pour son rôle dans Tchao Pantin. Mais ce succès cinématographique n’est pas forcément ce qui fait le plus parler de lui à ce moment-là. C’est un tout autre aspect de sa personnalité qui arrive sur le devant de la scène : sa générosité.

affiche du film tchao pantin

Le partage selon Coluche

Sa gentillesse se manifeste dès le début de sa carrière, notamment avec l’aménagement d’une maison rue Gazan à Paris. Lorsqu’il commence à gagner de l’argent au début des années 1970, il s’empresse de transformer cette maison et d’y recevoir tous ses amis. Il y fait construire une piscine et un club de sport, y organise sans cesse des fêtes démesurées et des Noëls un peu chics qui rassemblent toutes ses connaissances. Il offre alors, à lui-même comme aux autres, tout ce qu’il n’a pas pu avoir dans sa jeunesse. Et parce que, pour lui, ses amis ne doivent jamais manquer de rien, il installe, dans le hall d’entrée de cette maison, une boîte en fer Banania remplie de billets de 500 francs. Tous ceux qui passent par là et qui en ont besoin peuvent se servir sans rien demander !

Dans les années 80, Coluche a envie d’améliorer la vie de tout le monde, pas seulement celle de ses proches ou de ses amis. C’était d’ailleurs déjà son but lors de sa candidature à la présidentielle, mais comme cela n’a pas fonctionné, il a une nouvelle idée. Il profite d’un passage à la radio, sur Europe 1, pour lancer un appel à tous les restaurateurs, supermarchés ou détenteurs de denrées alimentaires. Son idée est simple : plutôt que de jeter ou de détruire les invendus, il suffirait de les centraliser et de les redistribuer gratuitement à ceux qui en ont besoin. C’est ainsi que naissent en septembre 1985 les restos du cœur, association si importante et encore nécessaire cinquante ans plus tard ! Par la suite, Coluche avouera s’être inspiré du héros de sa jeunesse, l’abbé Pierre, pour lancer son appel. À l’hiver 1954, c’est grâce à lui et aux dons de sa fondation que sa mère avait pu survivre.

Autre preuve de l’humanité de cet humoriste, l’argent qu’il offre en mars 1986, à la fondation de l’abbé Pierre justement. Après un an d’existence seulement, grâce à la générosité des Français qui ont entendu l’appel à la radio, l’association des Restos du cœur se retrouve à la tête d’un excédent de 1,5 million de francs. Pour Coluche, il ne faut pas faire de profit, tout doit être redistribué. Il décide donc dans le plus grand secret, sans en faire étalage, de tout verser à Emmaüs.

photo de Coluche lors de l'ouverture des restos du coeur

Coluche lors de l’ouverture de l’un des premiers Restos du cœur à Gennevilliers en décembre 1985© Getty – Alexis DUCLOS / Gamma-Rapho via Getty Images

Une fin brutale

Malheureusement, cet artiste généreux au franc-parler n’aura pas l’occasion d’accomplir d’autres actes de générosité ni de revenir sur scène pour faire rire les Français puisque quelques mois plus tard, le 19 juin 1986, il trouve la mort dans un accident. Alors qu’il circule à moto sur une petite route du département des Alpes-Maritimes, il percute un camion et décède de ses blessures.

Ainsi s’achève brutalement la vie d’un homme inoubliable. Et même si son langage, son humour n’ont pas toujours fait et ne font toujours pas l’unanimité, je pense que son engagement envers les plus démunis et son altruisme peuvent difficilement être remis en cause.

Ce portrait a été réalisé à partir du podcast de l’émission « toute une vie » de France Culture.

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